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vineri, 6 mai 2022

John Singer Sargent: un pictor american nascut la Florenta

 

John Singer Sargent : plus qu’un portraitiste

Données biographiques

De nature aristocratique, cultivée et urbaine, John Singer Sargent (1856-1925) correspond idéalement à l’Américain expatrié selon Henry James. Né à Florence de parents américains, éprouva un souci toujours plus grand de l’Amérique avec le passage des années. En repensant à sa formation artistique Singer aime se définir comme « un Américain né en Italie, éduqué en France, qui regarde comme un Allemand, parle comme un Anglais et peint comme un Espagnol ». Pendant les années qu’il passe à Paris, il étudie les chefs-d’œuvre de Diego Vélasquez et de Frans Hals et dans le même temps il suit avec attention le réalisme et le naturalisme des peintres de Barbizon. En 1887, il expose pour la première fois au Salon de Paris et, en quelques années, acquiert une certaine renommée. Il fréquente les impressionnistes et, bien qu’il n’expose jamais avec eux, partage presque tous leurs choix esthétiques. Déçu et attristé par les réactions négatives de la critique face à son Portrait de Madame X, au Salon de 1884, Singer part s’installer à Londres, où il devient l’un des portraitistes les plus demandés par la haute bourgeoisie anglaise. En 1888, il se rend à Boston où il se consacre à la fresque pour diverses et importantes commandes publiques, dont la Public Library. Dans les dernières années de sa vie, il réduit de plus en plus son activité de portraitiste et s’exprime surtout par les aquarelles et les dessins à fusain, dans lesquels il reprend et élabore certains sujets classiques de l’impressionnisme.

Santa Maria della Salute, 1904, John Singer Sargent
Santa Maria della Salute, 1904, John Singer Sargent, New York, Brooklyn Museum.

Les portraits d’enfants figurent parmi les premières œuvres de Sargent et restent parmi ses peintures les plus captivantes. Plutôt que des images idéalisées de l’enfance, les portraits vivants de l’artiste servent à étudier le caractère de ses jeunes modèles. La présence d’un jouet favori ou d’un animal de compagnie, tel que le petit terrier dans le portrait de Beatrice Townsend que la jeune fille tient dans ses bras, sert à souligner sa personnalité.

Miss Béatrice Townsend, 1882, John Singer Sargent
Miss Béatrice Townsend, 1882, John Singer Sargent, Washington, National Gallery of Art.

L’œuvre de Sargent s’aligne principalement sur les valeurs conventionnels de la « respectabilité » bourgeoise. Ses splendides portraits , influencés par la peinture de Vélasquez et de Manet, sont de véritables status symbol du pouvoir de la haute société américaine. À côté de la célébration de l’élégance fastueuse de l’aristocratie américaine le regard complaisant de Sargent s’arrête sur la représentation des rejetons d’une classe dirigeante destinée à faire des États-Unis la première puissance économique mondiale.

Œuvres narratives

« Je ne fait pas de jugement, juste une chronique » Cette phrase caractérise l’ensemble de la production de Sargent, notamment ses œuvres de « genre », inspirées de situations narratives, comme Venetian Bead Stringers ou Le Jaleo de 1880. Dans cette dernière, l’influence de l’Espagne et de Vélasquez est évidente. Une rangée de musiciens et de danseurs est éclairée comme au théâtre ; les guitaristes dans l’ombre dessinent leurs silhouettes sur un arrière-plan ; un danseur en pleine lumière se découpe contre un fond sombre. Les personnages et les guitares suspendues au mur semblent dessinés sur une portée de musique, rehaussant l’impression visuelle de la musique qui est en train de se jouer. Ces groupements cadencés évoquent le rythme même du flamenco qui s’achève sur un claquement du talon de la danseuse. À l’opposé de la sobriété des couleurs et du tempo soigneusement maîtrisé de la disposition formelle à gauche du danseur, la composition à droite s’étend et devient une brusque éclaboussure de couleurs dans les costumes des personnages assis. Sargent était un pianiste de qualité, et son goût pour la musique est responsable de certains aspects de sa peinture. Cette peinture, qui témoigne de la phase « espagnole » du peintre, marque le lien étroit entre Sargent et Isabella Stewart Gardner, l’un des plus brillants collectionneurs américains de la fin du XIXe siècle et véritable animatrice de la scène culturelle de Boston.

Le Jaleo, 1882, John Singer Sargent
Le Jaleo, 1882, John Singer Sargent, Boston, Isabella Stewart Granger Museum.
Venetian Bead Stringers (Rangées de perles vénitiennes), 1880-1882, John Singer Sargent
Venetian Bead Stringers (Rangées de perles vénitiennes), 1880-1882, John Singer Sargent, Dublin, National Gallery of Ireland.

La peinture Groupe avec parasols, montre quatre amis de Sargent endormis dans une prairie alpine sur le versant italien du Mont Cervin. Les personnages sont tellement mêlés les uns aux autres et au paysage, qu’il est difficile de les différencier. La décontraction totale du groupe contraste avec l’observation attentive de Sargent. Le raccourci de la composition renforce l’aspect voyeuriste de la scène. Vu de près, le paysage peint avec de larges touches évoque la sensation d’un soleil pommelé qui se dissout dans une quasi-abstraction.

Group with Parasols (Siesta), 1904, John Singer Sargent
Group with Parasols (Siesta), 1904, John Singer Sargent, New York, Metropolitan Museum of Art.

Les œuvres La Pêche aux huîtres à Cancale et Femmes au travail – cette dernière appartenant à la phase finale de la production de Sargent – nous permettent de mesurer la délicate attention entre le peintre et la tradition impressionniste. Malgré l’utilisation efficace de certains aspects stylistiques propres à l’impressionnisme, comme les ombres colorées, les reflets de la lumière et les atmosphères évoquant la peinture en plein air, Sargent reste totalement indépendant dans l’ampleur de ses coups de pinceau, dans le choix des points de vue et dans la maîtrise intellectuelle plus générale de la composition. Sargent était indifférent aux nouveautés de l’avant-garde de la première décennie du XXe siècle, et dès lors, son style était déjà dépassé.

La Pêche aux huîtres à Cancale, 1878, John Singer Sargent
La Pêche aux huîtres à Cancale, 1878, John Singer Sargent, Boston, Museum of Fine Arts.
Femmes au travail, vers 1910, John Singer Sargent
Femmes au travail, vers 1910, John Singer Sargent, Collection privée.

Les Jardins du Luxembourg c’est l’un des tableaux de Sargent qui se rapproche le plus de la sensibilité des impressionnistes. La grande place est rendue avec une teinte neutre, presque pastel, sur laquelle se détache le couple qui se promène, en particulier l’homme, vêtu d’un impeccable habit noir. Les figures autour de la grande fontaine sont esquissées avec quelques rapides touches de couleur et créent une atmosphère de tranquille quotidienneté ; Le tableau Claude Monet en train de peindre n’est pas seulement un témoignage intéressant sur l’amitié de Sargent et de Monet, mais aussi sur la méthode de travail en plein air de ce dernier : Sargent le représente pendant l’été à Giverny. Assise, à droite, et vêtue d’une robe blanche, nous voyons Alice Hoschedé, que Monet épouse en 1892.

Jardins du Luxembourg, 1879, John Singer Sargent
Jardins du Luxembourg, 1879, John Singer Sargent, Philadelphie, Museum of Art.
Claude Monet en train de peindre, vers 1887, John Singer Sargent
Claude Monet en train de peindre, vers 1887, John Singer Sargent, Londres, Tate Gallery.

Dans Paul Helleu peignant avec sa femme, la scène a pour cadre les berges du fleuve Avon, près de Fladbury, dans le Worcestershire, où les époux Helleu son venus rendre visite à Sargent. Paul César Helleu est un peintre et graveur français, ami de Sargent depuis 1876, quand il fréquentait la galerie Durand-Ruel avec Claude Monet. Tandis que le mari est absorbé dans la peinture, la femme a le regard fixe dans le vide, avec un air détendu et légèrement ennuyé. Le canoë, disposé en diagonale, tranche sur la végétation dense, rendue par une série de touches orientées et éclairées par une lumière chaude.

Paul Helleu peignant avec sa femme, 1889, John Singer Sargent
Paul Helleu peignant avec sa femme, 1889, John Singer Sargent, New York, Brooklyn Museum.

Les Filles d’Edward Darley Boit, de 1882, superbe portrait de groupe de Sargent exposé au Salon de Paris l’année suivante, ressemble à El Jaleo par ses rapprochements voulus, par ses contrastes de valeurs affirmés, par un éclairage venu de la gauche, par ses accents dramatiques et par ses puissantes zones d’ombre. Ici aussi, la couleur est atténuée, sauf pour la balafre rouge-orange du paravent à droite. La disposition très étudiée des éléments sur la surface picturale rappelle l’amour de Whistler pour les estampes japonaises tandis que les immenses vases chinois bleu et blanc paraissent des motifs whistlériens portés à l’extrême. Cette image des filles d’un ami du peintre, dans le vestibule sombre de leur appartement parisien, saisies sur l’instant, dans le vif, atteste avant tout d’un sens profond de la vie quotidienne ; l’œuvre est bien plus satisfaisante par là qu’en tant que portrait exact de personnes données.

Les Filles d’Edward Darley Boit, 1882, Boston, John Singer Sargent
Les Filles d’Edward Darley Boit, 1882, Boston, John Singer Sargent, Museum of Fine Arts.

Sargent et le portrait

La phase centrale de la carrière de Sargent est clairement dominée par le portrait. La grande facilité technique de Sargent, associée à sa capacité à représenter d’élégants modèles dans un cadre somptueux, l’a rendu extrêmement populaire auprès de riches mécènes des deux côtés de l’Atlantique. Avoir son portrait peint par Sergent était, pour la haute société américaine, une marque sociale importante. Quelques années après la réalisation de son splendide portrait Les Filles d’Edward Darley Boit, Henri James loue les qualités de portraitiste de son ami Sargent : « Il n’y a pas de plus grande œuvre d’art qu’un grand portrait ; une vérité qui doit être constamment rappelée par un peintre qui a en main les armes de M. Sargent. Le don qu’il possède, il le possède complètement. » En outre, il est difficile de résister à la fascination peut-être un peu artificielle mais sans doute efficace des portraits du peintre : le pinceau évoque rapidement des costumes et des atmosphères fantaisistes, mais modère son élan pour définir les visages, comme dans le cas du splendide Portrait de Mme Fiske Warren avec sa fille Rachel. D’autre part, Sargent est conscient de l’élégance de son style. Face à une œuvre comme Œillet, Lys, Lys, Rose, l’admiration certaine pour le rapport harmonieux entre les couleurs et les formes se conjugue avec la considération d’une certaine « froideur » de l’artiste face au motif.

Mme Fiske Warren avec sa fille Rachel, 1903, John Singer Sargent
Mme Fiske Warren avec sa fille Rachel, 1903, John Singer Sargent, Boston, Musée des Beaux-Arts.
Œillet, Lys, Iris, Lys, Rose, 1885-1886, John Singer Sargent
Œillet, Lys, Iris, Lys, Rose, 1885-1886, John Singer Sargent, Londres, Tate Gallery.

Malgré son succès comme l’un des portraitistes les plus recherchés de la fin de l’ère victorienne, Sargent finit par être exaspéré par les caprices et les vanités de ses modèles. En 1907, à une comtesse qui lui demandait un énième portrait, Sargent répondit : « Demandez-moi de peindre votre portail, votre clôture ou vos greniers à foin et je serai heureux de le faire, mais pas un visage humain. » En 1909, il avait abandonné le portrait conventionnel pour « expérimenter des domaines plus imaginaires ». Bien qu’il préfère d’autres motifs, même après 1900, Sargent se consacre occasionnellement au portrait. Cependant, il ne s’agissait pas d’œuvres de commande, mais d’images prises sur le vif, réalisées pour le pur plaisir de peindre. Dans l’Artiste dans son atelier, Sargent représente le peintre italien Ambrogio Raffaele dans l’exiguïté de sa chambre, avec un grand paysage placé entre le lavabo et le lit. Paradoxalement, l’artiste, connu pour son travail en plein air, est montré en train de construire un tableau à partir d’études préliminaires dans son atelier de fortune. Raffaele regarde à travers les doigts de sa main droite une petite esquisse tenue dans l’autre main, ainsi qu’une palette et une poignée de pinceaux, tandis qu’il réfléchit à sa prochaine action. Le brillant rendu de la lumière de Sargent sur les draps froissés du lit défait occupe presque la moitié de la toile.

L’Artiste dans son atelier, 1904, John Singer Sargent
L’Artiste dans son atelier, 1904, John Singer Sargent, New York, Metropolitan Museum.

La femme dans le tableau Nonchaloir de 1911 est la nièce de Sargent, Rose-Marie Ormond. Conformément à sa nouvelle préférence pour les études de figures informelles, Sargent n’a pas créé un portrait traditionnel ; il a plutôt représenté Rose-Marie comme une figure anonyme et languissante absorbée dans une rêverie poétique. La femme allongée, semble être l’incarnation de la nonchalance – le titre original du tableau. Sargent semble avoir documenté la fin d’une époque, car l’aura persistante de la gentillesse fin de siècle et de l’indulgence élégante véhiculée dans ce tableau, allait bientôt être brisée par les bouleversements politiques et sociaux du début du XXe siècle.

Nonchaloir (Repose), 1911, John Singer Sargent
Nonchaloir (Repose), 1911, John Singer Sargent, Washington, National Gallery of Art.


Bibliographie

Gabrielle Townsend. John Singer Sargent – Aquarelles. Bibliothèque de l’Image, 2011.
Gabriele Crepaldi. Petite encyclopédie de l’impressionnisme. Solar, 2002
Daniel Kiecol. La peinture américaine. La grande parade de l’art, 2021
Collectif. La peinture américaine. Gallimard, 2002
Collectif. L’Impressionnisme. La Petite Collection de l’Art. Taschen, 2020

Impresionistii americani si Europa

 


Les impressionnistes américains et l’Europe

Soif de modernité

Paris, et plus généralement l’Europe du dernier quart du XIXe siècle, exerce une fascination extraordinaire sur la haute société américaine, et la peinture devient un pont privilégié entre les deux rives de l’Atlantique. Il y avait un désir de revenir aux grands centres et aux tendances de l’art européen, comme cela s’était produit presque un siècle plus tôt avec les artistes qui avaient rejoint la Royal Academy de Londres. D’abord individuellement, puis avec les connotations d’un mouvement structurellement organisé, des associations d’« impressionnistes américains » se sont formées, comme les Ten American Painters, le groupe dirigé par Frederick Childe Hassam : le lien de cet artiste avec Claude MonetCamille Pissarro et Alfred Sisley était dans certains cas trop évident étant à la limite de l’émulation. Les artistes américains en Europe ont préféré ne pas se joindre aux groupes organisés de peintres nationaux, entrant en contact direct avec leurs collègues français ou anglais : Mary CassatJohn Singer Sargent et James Whistler étaient fiers de leur indépendance expressive, substantiellement « apatrides », et, après s’être installés à Paris et à Londres, ont maintenu des liens de plus en plus étroits avec la mère patrie. Ils sont cependant restés intimement américains, avec un esprit de liberté et de nonchalance face à des invitations artistiques éclectiques (par exemple les estampes japonaises tant admirées) que peu de collègues européens ont osé exprimer.

Eleanor, 1901, Frank Weston Benson
Eleanor, 1901, Frank Weston Benson, Providence, Museum of Art.
Quai Saint-Michel, 1888, Childe Hassam
Quai Saint-Michel, 1888, Childe Hassam, Collection privée.
Capri, 1890, Theodore Robinson
Capri, 1890, Theodore Robinson, Madrid, Museo Thyssen Bornemisza.
Symphonie en blanc : trois , c. 1868, James McNeill Whistler
Symphonie en blanc : trois , c. 1868, James McNeill Whistler, Collection privée.

L’impressionnisme américain est reconnaissable avant tout à ce qu’il remplace le souci de l’espace par celui de la surface picturale. Bien que né de l’impressionnisme français, son développement sera plus tardif ; il est par conséquent touché aussi par le post-impressionnisme. En raison de son souci permanent de la qualité décorative de la surface picturale et de sa palette atténuée, l’impressionnisme américain se distingue de son équivalent français.

Diffuseurs de l’impressionnisme

Plus encore que John Sargent, Mary Cassatt a joué un rôle décisif dans la diffusion du goût pour le collectionnisme des impressionnistes aux États-Unis. Malgré son installation définitive à Paris dans les années 1970 et ses rares retours au pays, au cours desquels elle suggère aux grands collectionneurs l’acquisition d’œuvres des maîtres impressionnistes, notamment celles de son maître Degas. Ainsi, au cours de l’avant-dernière décennie du siècle, le goût artistique américain s’est résolument orienté vers des scènes « impressionnistes » claires et douces. Grâce à des artistes peut-être moins originaux et doués que les grands maîtres comme Whistler ou Cassatt – mais toujours intéressants – comme William Chase, John Henry Twachtman, Childe Hassam et Theodore Robinson, tous capables de faire preuve d’une expérience parisienne ou au moins d’une connaissance actualisée de la peinture française, les atmosphères de l’impressionnisme ont été projetées sur les scènes américaines, appliquées à des paysages connus et appréciés du public, et ont établi des comportements, comme l’habillement, les décorations ou des coutumes dans lesquels le public s’est rapidement reconnu. Rapidement, les « impressionnistes américains » ont connu un grand succès. Dans l’atelier (1880) de William Chase, le peintre propose une reconstitution historique du « matériel » d’un peintre à succès à la fin du XIXe siècle : la scène comprend des tapis orientaux, des estampes, des plantes et des fleurs, des moulages en plâtre de statues classiques et autres figurines et objets d’origines diverses et de différents valeurs.

Dans l'atelier, vers 1880, William Chase
Dans l’atelier, vers 1880, William Chase, New York, The Brooklyn Museum.

William Merritt Chase (1849-1916) fut un artiste très actif et influent, agent de transmission très efficace de l’impressionnisme français en Amérique. Après avoir été formé à Munich, il échangea la palette sombre de l’école allemande pour les couleurs plus claires de l’impressionnisme français qu’il utilisa d’un pinceau agile à la manière de Sargent. Au fil des ans, Chase s’est orienté vers une délicate représentation de l’intimité, suivant le parcours de la peinture française, de l’impressionnisme « historique » au post-impressionnisme de Bonnard et Vuillard. Les caractéristiques de la peinture de Chase restent les couleurs lumineuses, les contours esquissés et la richesse descriptive exprimée par la multiplication des détails narratifs. Professeur très écouté une fois qu’il fut rentré en Amérique, Chase communiqua à des nombreux jeunes peintres américains le souci quelque peu secondaire de la facilité technique et du coup de pinceau rapide.

Dans le parc. Un chemin, 1890, William Chase
Dans le parc. Un chemin, 1890, William Chase, Madrid, Museo Thysssen-Bornemisza.
Un appel amical, 1895, William Chase
Un appel amical, 1895, William Chase, Washington, National Gallery.

Theodore Robinson (1852-1896), qui connut Claude Monet et travailla même un moment avec lui à Giverny, est un autre de ces peintres américains qui entretinrent des rapports directs avec un grand impressionniste français. Néanmoins, Robinson était d’une santé faible et il mourut jeune sans avoir pu marquer profondément la peinture américaine.

Arbres en fleur à Giverny, 1891-92, Theodore Robinson
Arbres en fleur à Giverny, 1891-92, Theodore Robinson, Chicago, Terra Foundation for American Art.
Cortège nuptial, 1892, Theodore Robinson
Cortège nuptial, 1892, Theodore Robinson, Chicago, Terra Foundation for American Art.

Frederick Childe Hassam

L’un des plus connus des impressionnistes américains, sans être pour autant le plus original, est Childe Hassam (1859-1935). Hassam fut formé près de Boston et il débuta dans sa carrière de peintre avec un certain nombre de scènes urbaines peuplées d’effets atmosphériques de pluie, neige ou de crépuscule qui attestent son attachement à la tradition du luminisme américain. En 1883, i fait un voyage en Angleterre, en Italie, aux Pays-Bas et en Espagne. Entre 1886 et 1889, il vit à Paris et étudie à l’académie Julian. Il fréquente le café Guerbois et rencontre de nombreux peintres impressionnistes. Pendant son séjour à Paris, il voit les innovations de l’impressionnisme français, surtout celles de Monet, de Pissarro et de Sisley. Sa grande toile de 1887, Une averse, rue Bonaparte, se situe au moment où la sensibilité qui avait défini ses œuvres américaines antérieures se trouve augmentée du sens impressionniste de la couleur. Cette rencontre entraîne des résultats particulièrement heureux. De retour en Amérique, il fonde le Watercolour Club à New York et rejoint le groupe Ten American Painters, participant également à leurs expositions.

Une averse rue Bonaparte, 1887, Childe Hassam
Une averse rue Bonaparte, 1887, Childe Hassam, Chicago, Terra Foundation for American Art.
Promenade au couché du soleil, Paris, 1888-1889, Childe Hassam
Promenade au couché du soleil, Paris, 1888-1889, Childe Hassam, Collection privée.
Jour de pluie, Boston, 1885, Childe Hassam
Jour de pluie, Boston, 1885, Childe Hassam, Toledo, Museum of Art.

John Henry Twachtman

John Henry Twachtman (1853-1902) fait des nombreux voyages en Europe : à Venise en 1887, à Florence en 1880, en Angleterre, en Belgique et en Allemagne en 1881 et, entre 1883 et 1885, à Paris, où il étudie à l’académie Julian. Fortement influencé par MonetSisley et Pissarro, Twachtman a peint des paysages d’une manière totalement opposée à la tradition américaine. En 1893, année où il réalise le tableau Marine, il expose ses paysages à New York, avec Julian Alden Weir et Claude Monet. Dans Le Pont blanc de 1895, avec le « pont japonais » verni en blanc qui traverse un étang, on retrouve la séduction du jardin de Monet à Giverny. Twachtman fut l’un des impressionnistes américains les plus doués et les plus sensibles. La véritable nature de sa peinture a été décrite par Edgar P. Richardson qui nota que l’artiste était pus proche de la musique impressionniste française que de sa peinture. Twachtman dispose des flaques de couleurs en formes irrégulières et bâtit, à l’aide d’un réseau délicat de lignes, un thème général de surface, composant un antécédent à l’art abstrait de milieu du XXe siècle. D’autre part, la mémoire visuelle de Twachtman semble toujours refléter les atmosphères liquides qu’il a admirées lors d’un long séjour à Venise. Il est l’un des fondateurs du mouvement Ten American Painters inspiré de la peinture impressionniste.

Le pont blanc, 1895, John Twachtman
Le pont blanc, 1895, John Twachtman, Minneapolis Institute of Art.
Marine, 1893, John Henry Twachtman
Marine, 1893, John Henry Twachtman, Wilmington, Delaware Art Museum.
Dans le jardin, 1900, John Henry Twachtman
Dans le jardin, 1900, John Henry Twachtman, Collection privée.

On ne peut s’empêcher de remarquer dans le public américain un intense sentiment d ‘« infériorité » culturelle, totalement contradictoire avec le dynamisme de la situation historique et les importantes réalisations dans d’autres domaines d’expression comme l’architecture. Henry James, dans un roman de 1873, se fait l’interprète impitoyable de ce sentiment largement répandu : « Nous sommes les déshérités de l’art. Nous sommes condamnés à être superficiels ! Nous sommes exclus du cercle magique. » Les propos de l’écrivain ont le ton de l’exagération littéraire, mais ils mettent en évidence la forme imprévue de sentiment qui, aux yeux de la haute société américaine, affecte la peinture locale. Nul ne peut nier la fascination qu’exercent les toiles des trois expatriés Mary CassattSargent ou Whistler, qui appartiennent pourtant à un horizon culturel ressenti comme « européen ». Un rameau authentique de l’impressionnisme naquit néanmoins en Amérique et donna naissance à des œuvres qui sont remarquables mais encore très nettement sous-estimées. La nécessité de trouver un nouveau style « national » a finalement trouvé une réponse dans l’Armory Show, la grande exposition de 1913 avec laquelle New York a définitivement conquis son rôle de centre de la culture artistique américaine.


Bibliographie

Jules David Prown. La peinture américaine. Des origines à l’Armory Show. Skira.
Gabriele Crepaldi. Petite encyclopédie de l’impressionnisme. Solar, 2002.
Daniel Kiecol. La peinture américaine. La grande parade de l’art, 2021.
Collectif. La peinture américaine. Gallimard, 2002.
Collectif. L’Impressionnisme. La Petite Collection de l’Art. Taschen, 2020.

marți, 14 septembrie 2021

Georgia O’Keeffe: o mitologie personala

 


Georgia O’Keeffe

Un voyage intérieur exprimé par la peinture.

La grande popularité de Georgia O’Keeffe et la place importante qu’elle occupe dans l’art américain ne sont pas seulement dues à son œuvre picturale, mais aussi à sa personnalité singulière ; elle a organisé sa vie légendaire de manière très personnelle, en s’installant dans le désert du Nouveau Mexique. Sa carrière artistique s’étend sur plus d’un demi-siècle, entre le premier modernisme américain et les tendances abstraites des années 1950 et 1960. Ses œuvres, caractérisées par une force chromatique expressive, ont commencé, depuis quelque temps, à conquérir également le continent européen. Les motifs de ses tableaux, des fleurs surdimensionnées et des paysages du Sud-Ouest américain, reflètent son lien profond avec la nature. Artiste intuitive, intensément subjective, dont l’œuvre abstraite, bien que fortement liée au symbolisme, est fortement influencée par la photographie de Stieglitz.

Georgia O'Keeffe, Evening Star n° VI, 1917, collection privée.
Evening Star n° VI, 1917, collection privée.

Georgia O’Keeffe est née le 15 novembre 1887 à Sun Prairie, dans le Wisconsin, et à l’âge de douze ans, a décidé qu’elle voulait être artiste. En 1905, O’Keeffe s’inscrit à l’Art Institute de Chicago et, deux ans plus tard, à l’Art Students League de New York, où les cours sont basés sur l’historicisme dans la tradition européenne et la copie dans le style des maîtres anciens. Le seul contrepoids au climat artistique new-yorkais, marqué par le conservatisme, était la petite galerie du photographe Alfred Stieglitz connue sous le nom de Galerie 291, d’après le numéro sur la Cinquième Avenue de New York. En 1912, à New York, elle est l’élève d’Arthur B. Dow avec qui elle étudie pendant deux semestres et se consacre intensément à l’étude du livre de Kandinsky Du spirituel dans l’art. L’approche de la peinture par O’Keeffe sera durablement influencée par l’idée fondamentale de Kandinsky selon laquelle les couleurs et les formes ne doivent plus être soumises au modèle de la nature mais aux sentiments, au « monde intérieur » de l’artiste. En même temps, son attention est attirée par les œuvres aux formes organiques au pastel de son contemporain Arthur Dove (qui fait partie du cercle d’artistes de Stieglitz), et qui recherche également des formes d’expression abstraite dans la peinture. Encouragée par ces nouveaux principes artistiques et tout en enseignant au Columbia College en Caroline du Sud, O’Keeffe commence à tracer sa propre voie en tant qu’artiste à l’automne 1915. En 1916, par l’intermédiaire d’une camarade de classe du Teachers College, à qui O’Keeffe a envoyé ses dessins à New York (dessins que l’artiste appellera plus tard Specials), certains d’entre eux sont tombés entre les mains d’Alfred Stieglitz qui, profondément impressionné, les a décrits comme « les œuvres les plus pures, les plus belles et les plus sincères qui soient arrivées à la 291 depuis longtemps ».

Georgia O'Keeffe, Spécial N° 32, 1915, Washington, Smithsonian American Art Museum.
Spécial N° 32, 1915, Washington, Smithsonian American Art Museum.

« Le peintre abstrait ne reçoit pas ses stimuli d’un fragment quelconque de la nature, mais de la nature dans sa totalité, de ses multiples manifestations qui s’additionnent dans la mémoire du peintre et conduisent à la création de l’œuvre. » Georgia O’Keeffe.

Portrait de Georgia O'Keeffe (Hands), 1918, Alfred Stieglitz, Chicago, The Art Institute.
Portrait de Georgia O’Keeffe (Hands), 1918, Alfred Stieglitz, Chicago, The Art Institute.

Dans certaines des toiles qu’elle peint en 1919, elle revient aux idées de son professeur Dow, qui considère la capacité abstraite de la musique comme un modèle pour tout art non figuratif. En outre, O’Keeffe a adopté avec enthousiasme les abstractions chromatiques aux couleurs intenses du peintre synchromiste Stanton MacDonald Wright. La réponse de O’Keeffe à la musique sont des symphonies en rose et bleu ou bleu et vert (Musique – Rose et Bleu II). Dans ces œuvres, des tons soigneusement combinés sont associés à des nuances intensifiées jusqu’à ce qu’elles atteignent leur plus grande expressivité, comme si elle voulait ainsi exprimer tout le spectre des émotions, des « résonances intérieures », que produit la musique.

Georgia O'Keeffe, Musique - Pink and Blue II (Rose et bleu II), 1919, New York, Whitney Museum of American Art.
Musique – Pink and Blue II (Rose et bleu II), 1919, New York, Whitney Museum of American Art.

Entre peinture et photographie

À l’occasion de l’exposition personnelle que Stieglitz lui organise en 1917, O’Keeffe s’installe à New York, où Stieglitz photographie le peintre pour la première fois devant ses tableaux. Le soutien de Stieglitz a donné au peintre le courage nécessaire pour abandonner l’enseignement et se consacrer exclusivement à la peinture. L’année suivante, à l’âge de trente-deux ans, elle décide de vivre avec Stieglitz, d’âge plus mûr, qu’elle finira par épouser en 1924 ; une relation stimulante de confrontation et d’échange entre peinture et photographie naît entre eux. O’Keeffe intègre des éléments de la vision photographique dans son art : l’examen des détails grossis par l’objectif révèle des potentialités formelles insoupçonnées des objets, que l’artiste étend audacieusement jusqu’à l’extrême limite de la toile. Adoptant le procédé photographique, l’artiste explore la beauté intime de la nature : les multiples variations sur le thème de la rose conduisent, par une simplification progressive, à une composition lyriquement abstraite.

Georgia O'Keeffe, Abstraction White Rose (Abstraction Rose blanche), 1927, Santa Fe, Georgia O'Keeffe Museum.
Abstraction White Rose (Abstraction Rose blanche), 1927, Santa Fe, Georgia O’Keeffe Museum.

Les artistes du cercle de Stieglitz (Marsden Hartley, Arthur G. Dove, Charles Demuth, John Marin et le photographe Paul Strand) se réunissaient souvent pendant les mois d’été au lac George, dans les Adirondacks au nord-est de l’État de New York où la famille de Stieglitz possédait un grand chalet au bord du lac. C’est là qu’à partir de 1918, Stieglitz et O’Keeffe passeront régulièrement leurs étés et que le peintre exécutera un grand nombre de ses tableaux. O’Keeffe, qui a réussi à transformer un cottage délabré, « The Shanty », en studio, et le photographe ont partagé les sources d’inspiration qu’ils ont trouvées dans les alentours de sa maison : le lac, le ciel et les nuages, les collines environnantes, la ferme et les granges.

Georgia O'Keeffe, My Shanty, Lake George, 1922, Washington, The Philipps Collection.
My Shanty, Lake George, 1922, Washington, The Philipps Collection.
Georgia O'Keeffe, Lac George, automne, 1922, Collection privée.
Lac George, automne, 1922, Collection privée.

Rien qu’entre 1918 et 1932, O’Keeffe a peint plus de 200 tableaux de fleurs dans lesquels de fleurs de jardin communes comme la rose, le pétunia, le coquelicot, le camélia, le tournesol et la bignone occupent la même place que des fleurs plus rares comme l’orchidée exotique. Parmi les fleurs qu’elle peindra à plusieurs reprises en grand format, se détache le lis de calla, qui deviendra pour le public une sorte d’emblème du peintre. Une ou deux fleurs couvrent la plupart du temps la totalité de la toile, comme c’est le cas dans Deux lys de calla sur rose, qui est un exemple représentatif de ce type d’œuvre. Afin de mieux étudier la couleur bleue, O’Keeffe avait fait planter un buisson de pétunias violets dans le lac George. La peintre, tout au long de sa vie, considérera la couleur comme son plus important instrument d’expression : « La couleur est l’une des choses merveilleuses qui selon moi donnent un sens à la vie, et maintenant que je réfléchis à la peinture, je m’efforce de créer avec la couleur un équivalent du monde, de la vie telle que je la vois. »

Georgia O'Keeffe, Two Calla Lilies on Pink (Deux lys de calla sur rose), 1928, Philadelphia Museum of Art.
Two Calla Lilies on Pink (Deux lys de calla sur rose), 1928, Philadelphia Museum of Art.

Dans le cas des fleurs, comme pour les autres thèmes récurrents de son œuvre, O’Keeffe établit des séries pour affiner le motif à chaque nouvelle étude. Ce concept, auquel elle restera fidèle tout au long de sa carrière, suggère sa proximité avec l’art japonais, dans lequel le même thème est toujours repris dans de nouvelles variations et perspectives aux différentes saisons de l’année. O’Keeffe ne s’en tient cependant pas à un seul mode de représentation. Par exemple, dans la série des Jack-in-the-Pulpit (Arisème petit-prêcheur), elle se déplace continuellement à travers six toiles successives dans le sens de l’abstraction. De la représentation presque réaliste mais simplifiée de la plante, il ne reste sur sa dernière toile que l’étamine caractéristique de la fleur.

Georgia O'Keeffe, Arisème n° 2 (Jack-in-the-Pulpit II), 1930, Washington, National Gallery of Art.
Arisème n° 2 (Jack-in-the-Pulpit II), 1930, Washington, National Gallery of Art.
Georgia O'Keeffe, Jimsom Weed/Fleur blanche n° 1, 1932, Arkansas, Musée Georgia O'Keeffe.
Jimsom Weed/Fleur blanche n° 1, 1932, Arkansas, Musée Georgia O’Keeffe.

Gratte-ciel : Le New York de O’Keeffe

Parmi les sujets proches de la réalité que le peintre aborde dans les années 1920 figurent ses représentations précises de la grande métropole. Dans leurs formes simplifiées, réduites à leur structure géométrique de base, dans les lignes claires et les surfaces lisses et polies, O’Keeffe met en évidence son lien avec le Précisionnisme, introduisant dans ce style une profonde sensibilité féminine. Le style sobre des peintres et photographes américains, caractérisé par la précision et la netteté, sont également évidentes dans l’œuvre de O’Keeffe. Les formes altières des bâtiments qui « grattent » le ciel de la grande ville servent de modèle, au début de 1925, au tableau Rue de New York avec lune, dans lequel les gratte-ciel sont représentés schématiquement dans la faible lumière d’un lampadaire.

Georgia O'Keeffe, New York Street with Moon (Rue de New York avec lune), 1925, Madrid, Museo Thyssen Bornemisza.
New York Street with Moon (Rue de New York avec lune), 1925, Madrid, Museo Thyssen Bornemisza.

À l’automne de la même année, O’Keeffe et Stieglitz s’installent à l’hôtel The Shelton, achevé un an plus tôt. La vue magnifique depuis leur appartement a encouragé le peintre à capturer New York dans ses toiles. Les gratte-ciel qu’elle a choisis comme sujet de ses tableaux reflètent le modèle moderne de construction architecturale qui s’est répandu dans les années 1920, connues sous le nom d’ « roaring twenties », autour du Grand Central Station. O’Keeffe montre le bâtiment Shelton vu de dessous, au niveau du sol. Ce point de vue et le format allongé soulignent la verticalité du bâtiment. Comme l’a si bien dit l’architecte Le Corbusier : « New York est une ville verticale ». Dans Street, New York I de 1926, la compression de l’espace, qui met en valeur chaque plan de l’image, et le close-up très rapproché confèrent un sentiment de monumentalité ironique aux objets ordinaires et conduisent à une sublimation du paysage urbain.

Georgia O'Keeffe, Le Shelton avec des taches de soleil (The Shelton with Sunspots, 1926, Chicago, The Art Institute; Street, New York I, 1926, Collection privée.
Le Shelton avec des taches de soleil (The Shelton with Sunspots, 1926, Chicago, The Art Institute ; Street, New York I, 1926, Collection privée.

Les peintures de New York et de son architecture réalisées par O’Keeffe peuvent être considérées comme un contrepoint au reste de son œuvre. Dans la vingtaine de paysages urbains peints entre 1925 et 1930, on trouve une dimension qui n’apparaît guère dans les autres épisodes de son œuvre : « Son » New York, c’est-à-dire le New York que l’on voit représenté sur ses toiles, est un New York atmosphérique, visionnaire : « On ne peut pas peindre New York tel qu’il est, mais plutôt tel qu’on le ressent ». O’Keeffe partageait cette façon émotionnelle de voir la ville avec d’autres artistes, par exemple Truman Capote.

Georgia O'Keeffe, Radiator Building Night, New York, 1927, collection privée.
Radiator Building Night, New York, 1927, collection privée.

La dimension infinie du désert

À partir de 1929, O’Keeffe passe ses étés au Nouveau-Mexique, où elle s’installe en 1949, après la mort de Stieglitz, et où elle y passera le restant de sa vie. Son art devient plus mystique : les paysages désertiques du Sud-Ouest et les chaînes de montagnes imposantes inspirent à l’artiste des vues grandioses, tandis qu’elle continue à peindre des motifs floraux. En dépeignant la dimension infinie du désert, l’artiste atteint une simplification extrême, avec une technique rigoureuse qui tend à l’essence de la réalité sans renoncer aux objets. Les os et les crânes d’animaux, qui apparaissent dans son œuvre à partir de 1930, sont désormais insérés dans le vaste désert mexicain : « J’ai toujours cueilli des fleurs partout où je les ai trouvées, j’ai ramassé des coquillages, des pierres et des morceaux de bois qui me plaisaient… De même, lorsque j’ai trouvé des beaux os blancs dans le désert, je les ai ramassés et ramenés à la maison… J’ai peint ces objets pour exprimer ce qu’ils signifient pour moi : l’immensité et le miracle du monde dans lequel je vis. »

Georgia O'Keeffe, Summer Days, 1936, New York, Whitney Museum of American Art.
Summer Days, 1936, New York, Whitney Museum of American Art.

L’une des premières représentations du paysage et de la végétation du Nouveau-Mexique est l’impressionnante représentation d’un puissant arbre, The Lawrence Tree inspiré d’un pin tel qu’il apparaît à la jeune femme allongée sur un banc, et conserve de manière imagée le ciel étoilé vu la nuit à travers les branches du pin. Le spectateur a l’impression déconcertante d’un arbre sur le point de tomber en raison de la perspective inhabituelle prise obliquement depuis le bas.

Georgia O'Keeffe, The Lawrence Tree, 1929, Hartford, Wadsworth Atheneum.
The Lawrence Tree, 1929, Hartford, Wadsworth Atheneum.

Comme aucun autre peintre avant elle, O’Keeffe peint sur ses toiles un portrait précis de la région qui, s’étendant d’Española à Abiquiú, lui était familière dans ses moindres détails et qui est connue aujourd’hui sous le nom de « O’Keeffe Country ». Le peintre arpentera des zones encore plus reculées comme Grey Hills, titre de son tableau de 1942, avec ses collines grises entourées de sable blanc. Comme pour les fleurs, les montagnes occupent ici tout l’espace de la toile. De cette manière et de façon subtile, O’Keeffe joue avec l’aspect singulier de ce paysage dans lequel la lumière claire et cristalline du désert a tendance à faire ressortir les formes des montagnes dans chacun de leurs contours et surfaces, les faisant paraître très proches, presque tangibles.

Georgia O'Keeffe, Grey Hills, 1942, San Francisco Museum of Art.
Grey Hills, 1942, San Francisco Museum of Art.
Georgia O'Keeffe, Arbre mort avec colline rose, 1945, The Cleveland Museum of Art.
Arbre mort avec colline rose, 1945, The Cleveland Museum of Art.

Le monde vu du ciel

Les voyages internationaux d’O’Keeffe, qui ont commencé en 1951, ont culminé en 1959 avec un voyage de trois mois autour du monde. Ses longs vols sont le point de départ d’un nouveau thème dans ses peintures : des paysages de rivières vues du ciel coulant à travers de terrains désertiques. O’Keeffe inaugure cette nouvelle série en 1959 à l’âge de 71 ans, en commençant par de rapides esquisses au crayon et des dessins monochromes au fusain, suivis plus tard de peintures à l’huile dans différentes variations de couleurs telles que It Was Blue and Green. Comme elle l’avait fait pour d’autres tableaux, la peintre exprime dans cette série sa fascination pour la déformation de la réalité. La vue depuis l’avion de champs de nuages traversant le ciel inspire à O’Keeffe une autre série de tableaux : « Un jour, alors que je retournais en avion au Nouveau-Mexique, les nuages en dessous de nous étaient extraordinairement beaux, épais et blancs. Tout semblait si stable que je pourrais marcher au-dessus d’eux jusqu’à l’horizon si quelqu’un voulait bien m’ouvrir la porte. Le ciel au-dessus d’eux était d’un bleu pâle, limpide. Le panorama était si beau que j’avais hâte de rentrer chez moi et de commencer à peindre. » La quatrième et dernière œuvre de cette série, Sky Above Clouds IV, peinte à l’âge de 77 ans, est aussi le plus grand tableau de toute son œuvre (2,50 m x 7 m).

Georgia O'Keeffe, It Was Blue and Green, 1960, New York, Whitney Museum of American Art.
It Was Blue and Green, 1960, New York, Whitney Museum of American Art.
Georgia O'Keeffe, Sky Above Clouds IV (Ciel au-dessus des nuages IV), 1965, Chicago, The Art Institute.
Sky Above Clouds IV (Ciel au-dessus des nuages IV), 1965, Chicago, The Art Institute.

L’évolution ultérieure de la peinture de Georgia O’Keeffe vers l’abstraction est en consonance avec son époque. Comme des artistes tels que Barnett NewmanMark RothkoAdolph Gottlieb et Clifford Still, elle est parvenue à réunir les deux lignes qui ont largement marqué l’art américain du XXe siècle : d’une part, la dynamique de la peinture elle-même, qui tend vers des plans de couleur pure et, d’autre part, la tradition romantique avec son sentiment emphatique pour la nature et l’intuition elle-même.

Georgia O'Keeffe, C'était rouge et rose, 1959, Milwaukee Art Museum.
C’était rouge et rose, 1959, Milwaukee Art Museum.

Vers 1971, la vue d’O’Keeffe s’affaiblit considérablement. Bien que le monde qui l’entoure s’enfonce de plus en plus dans le brouillard, elle est encore capable de reconnaître les ombres. Elle va commencer à expérimenter un nouveau matériau, l’argile. La peintre va également collecter dans des aquarelles et des huiles – dans la réalisation desquelles elle est aidée par un assistant – les couleurs et les formes qu’elle ne peut voir que de manière périphérique. Hamilton, son assistant, a aidé le peintre à préparer des publications et des expositions et avec qui O’Keeffe a entrepris de nombreux voyages. À 97 ans, elle aime toujours écouter des extraits du livre de Kandinsky Du spirituel dans l’art. Le peintre est mort en 1986, à Santa Fe, à l’âge de 98 ans. En 1987, à l’occasion du 100e anniversaire de sa naissance, la National Gallery de Washington rend hommage à son travail créatif, avec une grande exposition de ses œuvres qui avait été planifiée de son vivant, avec sa collaboration. En 1997, un musée privé entièrement consacré à O’Keeffe a été inauguré à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, avec plus de cent vingt œuvres comprenant des peintures, des aquarelles, des pastels, des dessins et des sculptures, une juste reconnaissance à une femme qui a consacré cinquante ans de sa vie à l’art.


Bibliographie

Benke, Britta. Georgia O’Keeffe: Flowers in the Desert. Taschen, 2019
Barson, Tanya. O’Keeffe. Harry N. Abrams, 2016
Corn, Wanda M. Georgia O’Keeffe: Living Modern. Prestel, 2017
Collectif. La peinture américaine. Gallimard, 2002