marți, 7 aprilie 2026

Le divin selon Salvador Dalí

 


La vision frustrante du divin selon Salvador Dalí

Ayant abandonné le profane pour le seul sacré, le « mysticisme nucléaire » de Dalí renonçait à la richesse de l'expérience pour l'aridité de la métaphysique.

La vision frustrante du divin selon Salvador Dalí
Salvador Dalí, « Le Sacrement de la Cène » (1955), huile sur toile (photo courtoisie de la National Gallery of Art)

Trois semaines après Pâques 1961, au Kelvingrove Art Gallery and Museum de Glasgow, un bâtiment de briques rouges resplendissant de style rococo, un jeune homme de 22 ans s'en prit à la toile énigmatique de Salvador Dalí, « Le Christ de Saint Jean de la Croix », peinte en 1951. Dans ce musée aux couleurs rouges, niché dans un coin verdoyant d'une ville grise, poussé par un excès de ferveur religieuse, un vandale avait déchiré le corps du Christ sur plus de deux mètres cinquante. Ce ne fut pas le seul acte de vandalisme perpétré contre l'œuvre de Dalí, car une vingtaine d'années plus tard, un autre aspirant iconoclaste s'attaqua à la toile avec une carabine à air comprimé. Cette fois, les conservateurs avaient jugé bon de la protéger par une épaisse couche d'acrylique transparent, précisément pour parer à cette éventualité. Dans un excellent essai paru en 2022 dans la Los Angeles Review of Books , l'écrivain Kasra Lang raconte avoir été surpris, en voyant le tableau pour la première fois, de « lutter contre l'étrange envie de frapper ou de griffer la toile ». Et pourtant, « Le Christ de saint Jean de la Croix », une œuvre basée sur la perspective visuelle vertigineuse d'une esquisse de crucifixion du mystique carmélite espagnol du XVIe siècle éponyme, n'était pas conçue par Dalí comme une peinture hérétique — loin de là.  

Salvador Dalí avec son œuvre « Le Christ de Saint Jean de la Croix » (1951) à la galerie Lefevre à Londres (photo AFP via Getty Images)

S'inscrivant dans la conversion de Dalí au catholicisme romain à la mi-carrière, et témoignant de son enthousiasme pour les phalangistes nationalistes d'extrême droite responsables de l'exécution de son amie, la dramaturge et poétesse Federica García Lorca, durant la guerre civile espagnole, « Le Christ de Saint Jean de la Croix » fut classé par le peintre comme un exemple de son « mysticisme nucléaire ». Malgré la conventionnalité du sujet – car peu de thèmes sont aussi explorés que la crucifixion –, Dalí accomplit un véritable tour de force : il réinvente le récit de manière inédite. Le Christ, au teint pâle et hâlé, est représenté de haut en bas, comme vu d'en haut. La croix, brune et immaculée (à l'exception d'un morceau de papier froissé où est traditionnellement apposé le sigle « INRI »), semble se maintenir dans une perfection platonicienne, flottant dans une obscurité surnaturelle, le corps du Christ évoquant la forme trinitaire par excellence : le triangle. L’artiste a attribué cette vision à un « rêve cosmique », comparant son Fils de l’homme au « noyau de l’atome… Ce noyau a par la suite pris un sens métaphysique ; je le considérais comme l’unité même de l’univers, le Christ. »

Pour bien comprendre les effets anatomiques d'une telle suspension – quels muscles se contracteraient et quels os ressortiraient –, Dalí engagea l'acrobate Russel Saunders – la doublure de Gene Kelley dans Chantons sous la pluie (1952)  pour se suspendre à une croix surplombant son atelier à Port Lligat, en Catalogne. Au bas de la composition, sous un sfumato de nuages ​​gris-bleu émergeant des profondeurs, une petite barque de pêcheur, évoquant un apôtre, repose non pas sur les rives de la Galilée, mais dans la baie visible depuis la fenêtre de l'atelier de Dalí. 

Saint Jean de la Croix, dessin de la Crucifixion (vers 1550) (photo du domaine public via Wikimedia Commons )

Pourquoi le « Christ de Jean de la Croix » a-t-il été attaqué non pas une, mais deux fois ? Pourquoi Lang s’imagine-t-il vandaliser l’œuvre ? La question reste troublante. Flirter au blasphème semble bien loin des intentions de Dalí (il n’est ni Andres Serrano ni Chris Ofili à cet égard), mais une certaine irrévérence y est néanmoins sous-jacente. Se décrivant avec malice à la presse comme un « catholique sans foi », le Christ de Dalí est dépourvu de couronne d’épines, de stigmates, de plaie au flanc et de flagellation. En réalité, son double messianique, d’une souplesse et d’une beauté irréelles, flotte de façon incongrue devant la croix, car ni ses paumes ni ses pieds ne sont marqués par des clous. Cette perspective étrange nous offre une vue plongeante, comme si nous étions Dieu assistant à l’exécution de son Fils unique. Lang écrit que « les œuvres tardives de Dalí, et ses peintures religieuses en particulier, ont rarement suscité un intérêt critique sérieux », et pourtant, toute œuvre que l'on est prêt à détruire à coups de pierre ou de carabine à air comprimé attire déjà une autre forme d'attention. Il y a quelque chose d'effroyable dans « Le Christ de Jean de la Croix », au sens le plus strict du terme, mais aussi une dimension de dévotion authentique qu'il est malheureusement impossible d'ignorer. 

Comparé aux autres figures emblématiques du surréalisme — Man Ray, Max Ernst, Dorothea Tanning, Joan Miró, Méret Oppenheim, Luis Buñuel, Remedios Varo et André Breton, qui l'exclut du groupe, notamment en raison de sa fascination pour Hitler —, Dalí est sans doute plus connu du grand public, avec ses horloges molles et ses protubérances charnues informes. Mais il est aussi souvent réduit à du kitsch. C'est cet artiste qui, comme le remarquait un critique du New York Times en 1945, a rendu l'avant-garde « aussi confortable qu'une paire de vieilles pantoufles usées… Il a mis le surréalisme dans du papier à froufrous pour la nuit et lui a offert un verre de lait chaud. » Une grande partie de cela tient à son exubérance performative, à ce caméléon politique et religieux méprisé pour ses lectures superficielles de Sigmund Freud, à ce toréador artistique à la moustache cirée et à la cape, donnant des conférences en combinaison de plongée et se rendant à un vernissage dans une Rolls-Royce remplie de choux-fleurs . Chez Dalí, dit-on, il y a plus de mise en scène que d'assurance, plus d'autopromotion que d'expérimentation. La génération fondatrice du surréalisme regorgeait d'auteurs de manifestes utopiques où Breton pouvait s'enthousiasmer sur le fait que « le merveilleux est toujours beau, tout ce qui est merveilleux est beau, en fait seul le merveilleux est beau », tandis qu'un Dalí vieillissant s'agenouillait devant le généralissime Franco et gagnait sa vie en réalisant des hologrammes de la star du rock Alice Cooper et en créant le logo des sucettes Chupa Chups . Il était considéré comme la caricature d'un artiste que George Orwell, dès 1944, qualifierait de « bon dessinateur et d'être humain répugnant ». 

Salvador Dalí, « Le Grand Masturbateur » (1929) (photo du domaine public via Wikimedia Commons )

Si une certaine forme de respect critique est encore accordée à ses œuvres de jeunesse les plus emblématiques, « La Persistance de la mémoire » (1931) et « La Métamorphose de Narcisse » (1937), les pièces dites de « Mysticisme nucléaire », notamment les peintures religieuses comme « Le Christ de saint Jean de la Croix », sont encore souvent perçues avec réticence, voire qualifiées de « simples déchets », selon l'appréciation du théologien protestant Paul Tillich en 1956. Le beau gosse musclé et bedonnant de la crucifixion de Dalí en 1951 est peut-être effectivement un déchet, mais pas de façon aussi catégorique. Il en va de même pour les autres œuvres de « Mysticisme nucléaire », qui demeurent à la fois empreintes de révérence et d'inquiétude, révolutionnaires et profondément imparfaites, pieuses et involontairement sacrilèges.

Tillich faisait référence à « La Cène » de Dalí (1955), dont l'œuvre se concentre non pas sur le Vendredi saint, mais sur le Jeudi saint. On y voit les douze apôtres assis autour de la table eucharistique, un autre Jésus, à l'allure aryenne troublante, assis devant le pain et le vin de cette première communion, tandis qu'un dodécaèdre d'une transparence éthérée lévite au-dessus et imprègne la scène, le torse d'un Christ parfait et transcendant se détachant au-dessus. Visiteur assidu du musée du Prado, Dalí fut fortement influencé par la perfection lisse et presque irréelle des figures dans les compositions du peintre baroque du XVIIe siècle Francisco de Zurbarán. De fait, une partie de ce qui est si dérangeant dans ces deux œuvres réside dans le fait qu'il nous présente la crucifixion sans effusion de sang, la passion sans passion. Le mysticisme nucléaire de Dalí, qu'il définissait par son union d'intérêts pour le théologique et le scientifique, ne s'intéresse pas au matériel, mais au transcendant, au Christ plutôt qu'à Jésus. Une esthétique sacramentelle pour l'après, après la transsubstantiation de l'hostie et du vin. Mais l'hostie et le vin sont transformés en chair et en sang, bien sûr, et c'est là que Dalí frôle dangereusement l'hérésie, car en extirpant l'humain, il menace d'exorciser Dieu.   

L'expression ultime du mysticisme nucléaire de Dalí se manifeste dans la « Crucifixion (Corpus Hypercubus) » de 1954, une représentation encore plus étrange et troublante de l'événement central du christianisme que celle du « Christ de saint Jean de la Croix » antérieur. Ici, un autre Christ, à la perfection physique incarnée et vêtu d'un simple pagne, flotte devant l'instrument de sa mort, non pas la croix conventionnelle, mais ce que l'on appelle en géométrie non euclidienne un « hypercube ». En typologie, il s'agit d'un tesseract déplié, un tesseract étant un cube à quatre dimensions ; de même qu'un cube est à un carré, un tesseract est à un cube. Lorsqu'un tesseract est « déplié » en trois dimensions, il ressemble à une croix : une série de huit cubes conventionnels organisés en une rangée verticale de quatre, les quatre cubes suivants étant chacun horizontalement rattachés à l'avant-dernier cube en partant du haut. En plaçant le Christ dans ce domaine, dans une direction que nul humain ne peut pleinement désigner, Dalí s'inscrit dans la lignée du classique satirique d'Edwin A. Abbott, Flatland : A Romance of Many Dimensions ( 1884) , où une sphère tridimensionnelle explique à un cercle bidimensionnel que la première existe « vers le haut, et non vers le nord ». « Crucifixion (Corpus Hypercubus) » est une équation suggérant que, pour nous, Dieu et tous ses anges existent dans une direction similaire. Que l'on interprète la croix hypercubique comme une métaphore, une réalité, ou quelque chose d'indéfinissable, cela participe à la puissance transcendante de l'œuvre. 

Salvador Dalí, « Femme endormie invisible, cheval, lion » (1930) (photo Isabella Segalovich/ Hyperallergic )

En puisant dans la dimensionnalité mathématique supérieure, où le Christ, intact et sans sang, flotte dans un royaume platonicien au-dessus de la géométrie en damier du sol sous le supplice, Dalí mêle avec force les découvertes de la nouvelle physique aux thèmes sublimes de la foi. Dans *Art et Physique : Visions parallèles dans l'espace, le temps et la lumière* (1991), Leonard Shlain affirme que pour le Dalí « visionnaire », la « quatrième dimension est l'esprit ». Malgré sa réputation bien méritée de figure emblématique de l'irrationalisme, le surréaliste était néanmoins attiré par les absurdités de la nouvelle physique, de la relativité générale et de la mécanique quantique, selon lesquelles l'espace et le temps pouvaient être unifiés et un objet composé à la fois d'ondes et de particules . Dès les années 1950, Dalí rejeta l'influence psychanalytique de Freud, le paysage onirique intérieur considéré comme pratiquement synonyme du projet surréaliste. Au lieu de cela, il s'exclama dans son Manifeste contre la matière de 1958 : « Mon père, aujourd'hui, est le docteur Heisenberg », l'un des fondateurs de la mécanique quantique. Sa conversion de la psychiatrie à la physique – et aussi à la religion – semble avoir été profondément marquée par les bombardements américains d'Hiroshima et de Nagasaki en 1945, un acte de violence abominable qui a fasciné son imagination. Dans son obsession pour la théorie atomique, l'adjectif « mysticisme nucléaire » était tout sauf ironique. Pressentant avec justesse que la physique contemporaine, s'étant depuis longtemps affranchie du déterminisme aride de l'univers newtonien, s'exprimait dans un langage aussi impénétrable et mystérieux que la kabbale, la nouvelle œuvre de Dalí concevait la science comme une vérification de l'occultisme qui avait animé des figures de la Renaissance telles que saint Jean de la Croix. 

Le Mysticisme nucléaire de Dalí est donc une authentique expression de foi empreinte de révérence. Il perçoit le macrocosme de l'apocalypse dissimulé dans le microcosme de chaque atome, une vérité indéniable après le test de la Trinité, dont le nom était on ne peut plus approprié, du projet Manhattan, et postule que Dieu est tout aussi paradoxal qu'un photon ou le continuum espace-temps. Plus encore que « Le Christ de saint Jean de la Croix », sa « Crucifixion (Hypercube) » accomplit un véritable choc religieux : non pas en se livrant à des dégradations et des impiétés prévisibles, mais en imaginant un thème aussi rebattu et canonique que la mort du Christ d'une manière totalement inédite. Exposée au Metropolitan Museum of Art, l'œuvre aurait été méditée pendant des heures par l'athée Ayn Rand elle-même, malgré ce qu'elle considérait comme sa « métaphysique répugnante et maléfique ». Rand, dans un rare moment de lucidité, avait peut-être raison quant à la métaphysique de l'œuvre, mais, comme on pouvait s'y attendre, pas pour la raison qu'elle imaginait.

S'il y a sacrilège dans ce tableau, qui, malgré son étrangeté onirique, n'en est pas moins beau, c'est qu'il représente le Christ, mais non Jésus. Point d'incarnation ici, point de sentiment d'union du divin et de l'humain, point névralgique de la Passion. Ayant abandonné le profane pour le seul sacré, Dalí a dissocié l'humain du divin, renonçant à la richesse de l'expérience pour l'aridité de la métaphysique, flirtant ainsi avec l'idolâtrie. Dans le corps lisse, sans brutalité, sans torture du Christ de Dalí, se trouve un objet aussi parfait qu'une idée géométrique, et tout aussi peu susceptible d'offrir de lien, de consolation, de rédemption ou de salut. Le tableau, aussi beau soit-il, ne représente pas un homme, encore moins le Fils de l'Homme, mais seulement une idée, une vaine fantaisie aussi froide que l'abîme d'encre qui entoure sa figure centrale.

miercuri, 6 august 2025

Enigma GRADIVA

 Gradiva: Ce au văzut Freud și suprarealistii la ea?

Magda Michalska  27 aprilie 2020 

O femeie care merge . Asta înseamnă Gradiva (numele unei femei anonime dintr-un basorelief antic), așa cum este dat de un personaj fictiv dintr-o nuvelă de Wilhelm Jensen. Cu alte cuvinte, este un nume inventat pentru o femeie necunoscută în piatră. Cu toate acestea, din cauza lui Freud, figura a devenit un mit în sine.

Jensen

Gradiva, Muzeele Vaticane, Roma, Italia. După un original grecesc, cca. secolul al IV-lea î.Hr.
Gradiva, După un original grecesc, cca. secolul al IV-lea î.Hr., Musei Vaticani, Roma, Italia.

Basorelieful face parte dintr-o compoziție care înfățișează trei femei mișcându-se din dreapta (a treia femeie este păstrată la Uffizi în Florența). Acestea sunt asociate cu trei surori Agraulide, zeități ale rouei. În lucrarea lui Wilhelm Jensen  , „Gradiva ,  o fantezie pompeiană”  (1903), protagonistul, un arheolog fascinat de relieful pe care îl vede, numește figura Gradiva după zeul roman al războiului, Mars Gradivus. Este atât de uimit încât o întâlnește pe femeie printre ruinele orașului Pompei, dar nu este sigur dacă visează sau nu.

Freud

Edmund Engelman, Atelierul lui Freud, 1938. Sursa: Flickr. Gradiva
Edmund Engelman, Studiul lui Freud, 1938. Sursa: Flickr.

Povestea a fost adusă în atenția lui Sigmund Freud de către Carl Gustav Jung. În studiul său  „Iluzie și vis în „Gradiva” de Jensen  (1906), care a fost una dintre primele sale analize ale unei opere literare, el a examinat nuvela ca și cum ar fi fost un caz psihiatric. A făcut acest lucru pentru a explica modul în care stimulii externi pot uneori să aducă la suprafață cele mai ascunse tensiuni psihice. Când Freud a vizitat Roma în 1907, i-a scris soției sale, Martha Bernays

„Am văzut astăzi o față dragă și familiară”

și a cumpărat o mulaj a acestui basorelief. La întoarcere, a agățat-o pe peretele biroului său de la Bergasse 19, Viena, lângă celebra canapea.


vineri, 11 iulie 2025

 

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La Spoliation des biens Juifs par les nazis

A l’occasion de la sortie de Rose Valland, L’espionne à l’oeuvre de Jennifer Lesieur, j’avais envie de vous parler un peu plus des livres autour de la spoliation des biens juifs par les nazis. Mais qu’est-ce que c’est ?

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands se sont mis en tête de piller les œuvres d’arts dans les pays qu’ils envahissaient. Le but d’Hitler était d’ouvrir un musée dans sa ville natale. Si les premières cibles étaient les musées, très vite, ce sont les collections des particuliers et des galéristes Juifs qui ont été pillées. C’est une période de l’Histoire peu connue mais qui continue, aujourd’hui encore, à avoir des répercussions sur les descendants des victimes.

C’est le film La Femme au Tableau (que je vous présente plus bas), qui m’a fait découvrir ce sujet et qui a débuté ma soif de connaissance. J’ai cherché et lu tous les livres disponibles sur ce thème et sélectionné les meilleurs, rien que pour vous. Bonne lecture !

Les livres à lire :

La collection disparue – Pauline Baer de Perignon (Stock – 20€ – Folio – 9.20€)

“Tout a commencé avec une liste de tableaux griffonnée par un cousin que je connaissais à peine. Sur ce bout de papier, des chefs-d’œuvre impressionnistes, Renoir, Monet, Degas, exposés aujourd’hui dans les plus grands musées du monde, qui ont tous appartenu un jour à mon arrière-grand-père, Jules Strauss. Je ne connaissais rien de son histoire, ni de sa collection disparue. Ces quelques mots notés à la hâte allaient changer ma vie, me conduire du Louvre au musée de Dresde, des archives de la Gestapo au Ministère de la Culture. Pendant trois ans, avec pour tout bagage ma curiosité et un goût prononcé pour les énigmes, je me suis lancée sur la trace de mes ancêtres, à la recherche de Jules Strauss, et d’une histoire qui ne m’a pas été transmise. Que s’est-il passé en 1942 ? Que restait-il de sa collection lorsque l’appartement familial fut perquisitionné par les nazis ? Je ne suis pas historienne de l’art, j’ai simplement voulu mener une enquête, policière et sentimentale, sur les traces de ma famille, juive, spoliée”.

C’est le livre paru le plus récemment chez nous. La Collection disparue raconte l’enquête de l’autrice, Pauline Baer de Perignon pour découvrir un pan oublié de son histoire familiale. C’est touchant, bien écrit et on découvre, en même temps qu’elle, l’histoire de cet arrière-grand-père incroyable. Le livre se lit comme un roman avec de nombreux rebondissements mais tout est vrai. C’est de mes préférés sur le sujet !

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21 rue la Boétie – Anne Sinclair (Livre de poche – 7.70€)

« Vos quatre grands-parents sont-ils français ? » me demanda le-monsieur-de-derrière-le-comptoir. Cette question, on l’avait posée pour la dernière fois à ceux qui devaient bientôt monter dans un train, venant de Pithiviers, de Beaune-la-Rolande ou du Vel d’Hiv… et cela suffit à raviver en moi le souvenir de mon grand-père, Paul Rosenberg, ami et conseiller des peintres, dont la galerie se trouvait au 21, rue La Boétie. Attirée, malgré moi, par cette adresse et par l’histoire tragique qui y est attachée, j’ai eu soudain envie de revisiter la légende familiale. […] J’ai voulu comprendre l’itinéraire de ce grand-père lumineux, intime de Picasso, de Braque, de Matisse, de Léger, devenu paria sous Vichy. […] Ce livre raconte son histoire qui, indirectement, est aussi la mienne. A. S.

Certains connaissent peut-être Anne Sinclair comme l’ex-femme de l’homme politique Dominique Strauss-Kahn. En tout cas, moi, c’était le cas avant la lecture de ce livre. Un peu comme pour Pauline Baer de Perignon, Anne Sinclair raconte l’histoire, non pas de son arrière-grand père mais de son grand-père pendant la Seconde Guerre Mondiale. Contrairement à l’autrice de La Collection Disparue, Anne Sinclair à bien connu l’homme dont elle parle et son histoire qu’elle a en partie vécue. On découvre à la fois l’histoire du galériste très connu à son époque mais aussi celle de ses locaux réquisitionnés par les nazis et transformés pour devenir l’Institut des Questions juives.

Si vous voulez en savoir plus, je vous conseille la lecture de ce livre et celle de cet article très complet réalisé par Télérama : Que s’est-il vraiment passé au 21 rue La Boétie, dans la mythique galerie Rosenberg ?

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L’Oréal a pris ma maison – Monica Waitzfelder (Hachette Littératures – 22.80€)

” L’Oréal a pris ma maison ” : cet étrange leitmotiv, si souvent entendu dans la bouche de sa mère, a marqué l’enfance de Monica Waitzfelder. C’est pour en percer le mystère que la jeune femme se lance dans une véritable enquête policière. Elle découvre un passé tragique : ses grands-parents, les Rosenfelder, ont possédé une propriété, à Karlsruhe en Allemagne. Ils ont dû l’abandonner en 1937, ainsi que tous leurs biens, pour se réfugier en France avec leur jeune enfant, la mère de Monica : juifs, ils subissent persécutions, spoliations et sont victimes de la Shoah. Après la guerre, tous les biens ne sont pas restitués : sur l’emplacement de rêve de la maison des Rosenfelder, au cœur de Karlsruhe, l’entreprise de cosmétiques L’Oréal a construit son siège social allemand. Aujourd’hui, devenu l’un des plus grands groupes mondiaux et ayant fait la richesse de la famille de ses fondateurs, L’Oréal refuse encore de reconnaître les faits. Le passé politique trouble de ses premiers dirigeants, acteurs d’une extrême droite proche de l’idéologie nazie, continue de peser sur le présent. L’enquête de Monica Waitzfelder, appuyée sur des documents d’époque, est un témoignage stupéfiant qui mêle souvenirs douloureux, vies brisées et grande histoire.

C’est une enquête complétement folle que propose ce livre. L’Oréal, tout le monde connait. Mais leur passé sombre ? Très peu. Le livre est bien écrit, très bien documenté (les documents cités sont inclus) et laisse le lecteur sans voix à plusieurs moments. C’est un témoignage peu connu mais que je vous recommande vraiment. Le livre est en impression à la demande. Vous ne le trouverez donc pas forcément directement en librairie mais vous pouvez toujours le commander !

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Le Marché de l’art sous l’occupation – Emmanuelle Polack (Tallandier – 21.50€ – Version poche – 10€)

Sous l’Occupation, le marché de l’art en France a été florissant. Jusqu’en 1944, tous les biens appartenant à des familles juives sont systématiquement saisis. Les produits de ces pillages, ce sont les milliers de peintures, de sculptures, d’objets d’art ou de meubles rares. Destinées au musée de Hitler à Linz ou à la collection de Goering, certaines œuvres modernes dites ” dégénérées ” sont dispersées aux enchères à l’Hôtel Drout. Les galeristes, les antiquaires, les marchands, les experts, les particuliers et toutes sortes d’intermédiaires travaillant pour les Allemands y viennent afin d’acquérir à bas prix des toiles dont ils ne peuvent que soupçonner qu’elles ont été volées. Des familles juives, dont de grands collectionneurs, mais aussi des francs-maçons et des opposants au IIIe Reich sont systématiquement spoliés. Un transfert d’œuvres d’art va s’organiser, le tout dans un milieu interlope. Les enrichis du marché noir veulent convertir ou blanchir l’argent et trouvent dans l’art une valeur refuge. Il y a aussi une nouvelle clientèle, dont les Allemands qui se trouvent à Paris. La monnaie allemande est très forte par rapport au franc et l’on observe un afflux de marchandises, car les familles juives tentent d’échanger des œuvres d’art contre des liquidités afin de fuir. Certaines œuvres modernes, considérées comme proscrites par le IIIe Reich vont avoir des coûts moindres. Mais les marchands allemands ne s’y trompent pas, ce sont en majorité des historiens de l’art, et savent que ces œuvres ont une vraie valeur artistique. S’appuyant sur des archives françaises, américaines et allemandes, Emmanuelle Polack s’emploie à mener l’enquête sur le marché de l’art à Paris et à Nice où trafics, vols et recels d’œuvres d’art se sont multipliés.

Cet essai est le plus complet sur le sujet du marché de l’art pendant l’Occupation et, par conséquent, sur la spoliation. C’est passionnant, rempli d’informations, très complet et ça se lit très bien que l’on soit amateur d’art ou non ! Si vous voulez lire un livre qui parle à la fois des musées et des collections privées, c’est celui-ci qu’il vous faut !

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Œuvres volées, destins brisés, l’histoire des collections juives pillées par les nazis – Collectif (Beaux-Arts éditions – plus édité)

Dès le début du XIXe siècle se constituent, dans toute l’Europe, de fabuleuses collections d’œuvres et d’objets d’art, rassemblés par de grandes familles d’industriels, de banquiers ou de diplomates juifs. Les nazis prennent le pouvoir en Allemagne en 33, en Autriche en 38 et envahissent la France en 40. Pour les propriétaires de ces collections, c’est bientôt l’arrestation, la déportation ou l’exil. Dans un premier temps, ces oeuvres sont détruites, dispersées ou cédées à des prix dérisoires contre l’assurance d’un laissez-passer. Puis saisies, confisquées, revendues par le pouvoir hitlérien. Ces trésors semblaient perdus à jamais pour de nombreuses familles. Au terme d’une longue enquête, les auteurs d’OEuvres volées, destins brisés démontent avec minutie l’impressionnante machine à piller des nazis dans toute l’Europe, et racontent l’histoire tragique des plus grandes familles de collectionneurs juifs : Rothschild, Mendelssohn, Bloch-Bauer, Seligmann, Kann, Bernheim, mais aussi le combat – parfois vain – des survivants et de leurs descendants pour récupérer ce qui revient de droit à leur famille. Un travail d’enquête unique sur un sujet qui reste brûlant.

Ce livre regroupe l’histoire des familles dont les collections ont été pillées pendant la Seconde Guerre Mondiale. Indisponible à la vente, j’ai galéré pour l’avoir mais il vaut le coup. Notamment pour son chapitre sur Adèle Bloch-Bauer et son portrait le plus célèbre peint par Klimt dont l’histoire vous est contée dans le film La Femme au Tableau. Je crois que c’est l’histoire qui m’a le plus marquée. Le livre est passionnant et si vous mettez la main dessus, foncez !

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Le Catalogue Goering – Les archives diplomatiques et Jean-Marc Dreyfus (Flammarion – 29€)

Récemment extrait des archives du Quai d’Orsay, le Catalogue Goering est un document exceptionnel. Il s’agit de la liste complète des tableaux qui formèrent la collection rassemblée par le numéro deux du nazisme dans sa propriété de Carinhall, non loin de Berlin. Habilement conseillé par des historiens d’art, Goering profita de son pouvoir sans limites, de l’immense fortune qu’il accumula par la persécution et l’assassinat des Juifs pour assouvir sa passion de l’art et son goût pour la peinture occidentale, les grands artistes flamands du XVIIe siècle, les peintures allemandes du XVIIe siècle, mais aussi l’art classique français et italien. A la fin de la guerre, une partie des œuvres fut retrouvée par les troupes américaines et le gouvernement français tenta de récupérer celles qui avaient été pillées en France. Rose Valland, attachée de conservation au musée du jeu de Paume, œuvra sans répit à la mission de recherches, aux côtés des Monuments Men. Le Catalogue Goering raconte, à travers l’inventaire des œuvres volées, l’histoire de leur collecte puis la recherche des propriétaires après-guerre – tous n’ont pas encore été retrouvés. L’historien Jean-Marc Dreyfus renoue ici les fils de l’enquête en même temps que les équipes des Archives diplomatiques décryptent cet étonnant catalogue.

Si vous lisez des livres sur le sujet de la spoliation, le catalogue Goering est un point qui revient souvent. Ce livre est un moyen d’en savoir plus mais aussi une possibilité de se rendre un peu compte de l’ampleur du pillage. C’est une brique, mais la majeure partie consiste en un véritable catalogue reprenant les œuvres volées par Goering au fil de la guerre.

Lire un extrait

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Les carnets de Rose Valland – Emmanuelle Polack et Philippe Dagen (Fage – 24€)

Voici pour la première fois publiées les notes manuscrites de Rose Valland (1898-1980), inédites à ce jour, accompagnées d’un appareil critique et documentaire.
À partir de mars 1941, Rose Valland, attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, est l’unique témoin français des exactions perpétrées par une organisation culturelle du parti nazi dirigée par le ministre du Reich Alfred Rosenberg, sous l’autorité personnelle d’Adolf Hitler.
La mission principale de l’Einsatzstab Rosenberg (E.R.R) consiste dans le repérage et la confiscation des collections d’œuvres d’art juives – mais pas uniquement -, en France, Belgique et Hollande : le pillage des galeries d’art, des commerces d’antiquités et des habitations particulières mais également l’enlèvement de maints dépôts faits en banque. Grâce à Rose Valland, le quotidien ignoble de la spoliation apparaît ici au grand jour.

C’est probablement l’un des livres les plus importants de cette sélection. Les notes originales de Rose Valland. Les éditions Fage ont eu l’excellente idée de les proposer à la publication. Un moyen de mieux se rendre compte du travail pharaonique de Rose Valland. Pas besoin de vous dire que c’est, bien entendu, un indispensable !

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Le Front de l’Art – Rose Valland (RMN – 22€)

Rose Valland (1898-198U) a mené au sein au Jeu de Paume, où elle était attachée de conservation, une action de résistance qui a permis la récupération d’un important nombre d’œuvres d’art spoliées durant l’Occupation. Le service allemand chargé des spoliations, l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), dirigé par Alfred Rosenberg, est installé au Jeu de Paume où transitent les œuvres pillées par les nazis avant d’être envoyées en Allemagne. Sur le front de l’art, comme on l’est sur la ligne de front d’une bataille, Rose Valland dresse, au risque de sa vie, un inventaire minutieux de toutes les informations concernant les mouvements des œuvres, leur provenance et leur lieu de destination. Après la Libération de Paris, devenue capitaine dans la 1re armée française, elle est membre de la Commission pour la récupération artistique et travaille avec les officiers des Monuments, Fine Arts and Archives (les Monuments Men) à la reconstitution du trajet des œuvres. En 1961, Rose Valland publie un récit clair, documenté et impartial de ces années noires, Le Front de l’art – Défense des collections françaises, 1939-1945. La présente réédition de ce témoignage majeur est accompagnée d’un appareil critique établi par une équipe de chercheurs, conservateurs et archivistes spécialistes de la question de la spoliation des œuvres d’art dans les collections publiques et privées pendant l’Occupation, et de leur récupération après la Libération.

En plus des CarnetsLe Front de l’Art est l’autre livre majeur de cette liste. Ecrit par Rose Valland après la guerre, c’est un incontournable. Rose y raconte son parcours et son travail de résistance pendant la guerre ainsi que son travail pour retrouver et redonner les œuvres volées à leur propriétaire. Le seul livre qui permet vraiment de se faire une idée de qui était Rose Valland.

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Rose Valland, L’espionne à l’oeuvre – Jennifer Lesieur (Robert Laffont – 19.50€)

Le récit inédit de la femme qui sauva soixante mille œuvres d’art pillées par les nazis.
Cette femme a sauvé plus de soixante mille œuvres au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais personne ne connaît son nom : Rose Valland.
Lorsque Goering débarque à Paris pour se servir parmi les collections spoliées aux Juifs, elle est là, qui espionne, fondue dans le décor, insoupçonnable. Elle voit et note tout. Les titres, les artistes, les propriétaires, les origines et les destinations. Au risque d’être fusillée ou déportée.
Elle poursuit sa mission de justice jusqu’à sa mort, mais son obsession du secret touche jusqu’à sa vie privée, jugée inavouable.
Pour résister, il faut savoir disparaître.
Le roman de sa vie lui redonne sa place dans l’Histoire.

En dehors des Carnets et du Front de l’art donc les publications datent ou ont été discrètes, il n’existait rien sur Rose Valland. Je suis contente de pouvoir dire aujourd’hui que ce n’est plus le cas. Grâce à Jennifer Lesieur, il est désormais possible de lire une biographie de cette héroïne trop peu connue. Le livre se lit comme un roman. Très documenté, on suit avec passion le parcours de Rose et des alliés. C’est un très bon livre qui donne envie d’en découvrir plus. Jennifer Lesieur ne s’attarde pas uniquement sur le parcours de résistante mais aussi sur la vie privée de Rose. On y découvre une femme lesbienne, vivant en couple, très discrète (ce qui explique aussi le peu d’archives que l’on a sur elle), qui n’a eu de cesse de franchir les barrières d’un monde réfractaire aux femmes.

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Monuments Men – Robert M. Edsel (Folio – 10.20€)

A peine un pays conquis, les armées d’Hitler se livraient au pillage systématique des plus belles collections d’art – des familles juives entre autres – en confisquant au nom du Führer des Michel-Ange, des Vinci, des Van Eyck ou encore des Vermeer avec le projet de construire le plus extraordinaire des musées à Linz, sa ville natale.
Dès 1941, Eisenhower crée un groupe d’experts (Les Monuments Men) afin de protéger les trésors américains. En 1944, ce groupe élargi à treize nationalités, composés de conservateurs, de professeurs d’histoire de l’art, d’architectes, d’archiviste va accompagner les armées de la libération afin de protéger le patrimoine architectural européen et de récupérer les milliers d’œuvres enlevées par les nazis.
Robert Edsel a tout particulièrement suivi les aventures de neuf hommes et d’une femme. George Stout, l’un des initiateurs du projet au courage et au charisme hors normes, JJ Rorimer qui deviendra le futur directeur du Metropolitan Museum of Art et découvrira dans le château de Neuschwanstein des milliers de tableaux, Jacques Jaujard, le directeur des Musées Nationaux qui réussira à protéger le Louvre et les trésors nationaux… et surtout l’étonnante Rose Vaillant, véritable héroïne qui au jeu de Paume établira secrètement la liste des mouvements des œuvres vers l’Allemagne.
Des plages du D-Day aux réserves des plus grands musées, des châteaux de Bavière au Nid d’aigle de Berchtesgaden, des mines de Merkers à celles de Altaussé, Robert Edsel nous fait participer à la plus extraordinaire et dangereuse chasse aux trésors du XXe siècle.

Vous connaissez probablement le film dont on voit l’affiche sur la couverture. Bon divertissement, il résume très rapidement l’histoire de ses hommes et femmes sans qui le monde de l’art ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Des hommes qui n’auraient rien pu faire sans le travail de Rose Valland (son rôle dans le film est d’ailleurs bien trop effacé, c’est un vrai souci). Ce livre raconte plus en détail cette partie oubliée de la Seconde Guerre Mondiale en se concentrant du coup du côté américain.

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Le film à voir :

La Femme au tableau de Simon Curtis

(Adapté du livre The Lady in Gold (non traduit à français) de Anne-Marie O’connor)

Lorsqu’il fait la connaissance de Maria Altmann, un jeune avocat de Los Angeles est loin de se douter de ce qui l’attend… Cette septuagénaire excentrique lui confie une mission des plus sidérantes : l’aider à récupérer l’un des plus célèbres tableaux de Gustav Klimt, exposé dans le plus grand musée d’Autriche, dont elle assure que celui-ci appartenait à sa famille ! D’abord sceptique, le jeune avocat se laisse convaincre par cette attachante vieille dame tandis que celle-ci lui raconte sa jeunesse tourmentée, l’invasion nazi, la spoliation des tableaux de sa famille, jusqu’à sa fuite aux Etats-Unis. Mais l’Autriche n’entend évidemment pas rendre la Joconde autrichienne à sa propriétaire légitime… Faute de recours, ils décident d’intenter un procès au gouvernement autrichien pour faire valoir leur droit et prendre une revanche sur l’Histoire.

Ce film, je l’ai découvert totalement par hasard. J’aimais beaucoup le casting alors je me suis laissée tenter. Et j’ai adoré de bout en bout. Basé sur une histoire vraie, il raconte à la fois la spoliation des biens juifs par les nazis pendant la guerre mais aussi le combat des descendants pour récupérer les œuvres appartenant à leur famille. Et c’est un des combats les plus connus, à la hauteur de la réputation du tableau concerné qui est raconté ici. Le film est tiré d’un livre inédit chez nous mais disponible en anglais si jamais vous avez envie d’en savoir plus (je l’ai acheté mais pas encore lu). La Femme au Tableau est disponible en DVD et en Blu-ray et en location sur Amazon Prime.


Les Plats Pays

arts, histoire compte rendu

À la recherche des œuvres d’art volées et histoires oubliées dans «Le trésor de guerre des nazis» de Geert Sels

Par Floris Kunert, traduit par Ludovic Pierard
14 juillet 2023  7 min. temps de lecture

Pendant huit ans, le journaliste d’investigation Geert Sels s’est intéressé aux œuvres d’art volées par les nazis en Belgique. Dans Le trésor de guerre des nazis, il expose pour la première fois de nombreux cas de spoliation, de collaboration et de restitution. À travers cet ouvrage, il entend appeler les autorités belges à se pencher sérieusement sur cette question.

Dans les années 1990, l’Europe occidentale s’est subitement intéressée aux possessions juives usurpées pendant la guerre. En 1998, les œuvres d’art volées par l’envahisseur allemand ont notamment fait l’objet d’une conférence internationale organisée aux États-Unis, qui s’est soldée par une déclaration non contraignante synthétisant les principes à appliquer aux œuvres d’art confisquées par les nazis. Dans plusieurs pays, des chercheurs se sont mis à étudier la nature et la portée de cette problématique. Les collections de divers musées ont été passées à la loupe, et les autorités ont édicté des directives prévoyant la restitution des œuvres d’art volées. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas ont même créé des commissions chargées d’analyser les demandes de restitution.

Au départ, ces démarches ont produit des résultats similaires dans de nombreux pays. Ce faisant, elles ont toutefois réveillé de vieux démons jusque-là dissimulés derrière les œuvres en question, ravivant dans les mémoires un passé qui semblait pourtant définitivement révolu. En remettant en question l’image historique que s’étaient forgée les pays concernés, elles ont également soulevé des débats houleux et suscité des émotions tout aussi vives.

Le marché de l’art a connu des prix records pendant l’occupation

Aux Pays-Bas, une demande de restitution d’œuvres d’art provenant du stock d’un marchand juif nommé Jacques Goudstikker a défrayé la chronique en 1998. Née en Allemagne, l’affaire Gurlitt a quant à elle fait couler de l’encre dans le monde entier en 2013. Dans les pays entourant la Belgique, la question des «œuvres d’art volées» s’est frayé une place dans la conscience collective –ce qui s’est rapidement traduit par une sorte d’urgence politique. En réalité, seule la Belgique est restée en retrait. Cette passivité est-elle justifiable? Se pourrait-il qu’il n’y ait en Belgique aucune œuvre volée par les nazis?

Dans Le trésor de guerre des nazis. Enquête sur le pillage d’art en Belgique, Geert Sels expose le fruit de huit ans de recherches et répond à ces questions par un «non» catégorique. Le journaliste justifie cet avis tranché à travers un solide ouvrage de près de quatre cents pages qui explore, en dix-sept chapitres thématiques, une période qui commence à la prise de pouvoir de Hitler, en 1933, et se clôture sur les récents développements politiques en Belgique. Ce livre appelle clairement les autorités belges à s’attaquer, de manière plus active, à cette problématique. C’est pourquoi Geert Sels s’est également attelé à retrouver les proches et les héritiers des détenteurs originels pour leur faire part de ses découvertes.

Le trésor de guerre des nazis se concentre principalement sur les peintures volées, mais traite aussi de thèmes bien plus vastes comme la perte de biens, la spoliation, la collaboration, la récupération et la restitution. Les sujets abordés incluent la mauvaise fortune des nombreux Juifs qui se sont réfugiés en Belgique, la soif d’art de chefs nazis tels qu’Adolf Hitler et Hermann Göring, la saisie d’entreprises juives, la confiscation des biens des Juifs déportés, ou encore le rôle des firmes de transport. Geert Sels s’est également intéressé à la dynamique du marché de l’art, qui a connu des prix records pendant l’occupation. En effet, une grande partie des œuvres d’art arrivées en Allemagne depuis les pays occupés n’ont pas été volées, mais bien vendues volontairement et, généralement, à prix d’or.

L’un des points forts du livre de Geert Sels est que le journaliste y présente d’emblée le contexte international de ce problème de spoliation et de restitution. Les Juifs ont commencé à fuir l’Allemagne après la montée au pouvoir de Hitler, en 1933. Alors qu’environ 85% des citoyens juifs des Pays-Bas y étaient établis depuis plusieurs générations, la Belgique s’est retrouvée avec une population juive composée à 90% d’immigrants et de réfugiés. Le trésor de guerre des nazis s’ouvre sur ce «cortège où se [mêlaient] la crainte et l’espoir», et met ensuite en lumière toute la précarité de ces réfugiés avant, pendant et après les années d’occupation. Perdus et, bien souvent, désespéré, bon nombre d’entre eux ont vendu leurs œuvres d’art pour payer le passage vers leur terre d’accueil, pouvoir s’y installer et assurer leur subsistance.

De nombreuses œuvres d’art arrivées en Allemagne n’ont pas été volées, mais bien vendues volontairement et, généralement, à prix d’or

Si Le trésor de guerre des nazis décrit plusieurs transactions qui ne peuvent être qualifiées de spoliations ou de confiscations, l’histoire des propriétaires originels des peintures semble pour le moins teintée d’oppression. Geert Sels a par exemple mis le doigt sur plusieurs cas dans lesquels des réfugiés juifs ont renoncé à leurs œuvres d’art pour obtenir un visa des autorités belges. Certains musées en ont également profité pour acquérir des œuvres à un prix avantageux alors qu’il s’agissait clairement de pièces de réfugiés juifs.

L’un des exemples les plus tragiques avancés par le journaliste est celui de Moritz Lindemann, marchand d’art et restaurateur autrichien. En janvier 1944, et après plusieurs années de lutte inégale, Moritz Lindemann s’est rendu aux autorités allemandes de Bruxelles et a ensuite tout simplement disparu de la circulation. Lindemann s’est «dissous dans la brume des temps», mais les deux tableaux dont il avait fait don au musée des Beaux-Arts de Bruxelles en 1941, à savoir le Portrait de femme de Govert Flinck et les Disciples d’Emmaüs, sont toujours là.

Entre les lignes, Geert Sels donne à ses lecteurs un aperçu de ses passionnantes investigations et des détours qu’il a parfois dû prendre pour lever le voile malgré les archives perdues, les dossiers détruits et une documentation fragmentaire. La reconstruction de l’histoire de la galerie anversoise du marchand juif Samuel Hartveld au temps de l’occupation en est un bon exemple. Geert Sels est en effet parvenu à retrouver des documents dispersés au sein de quinze archives belges et étrangères au prix d’un travail d’enquête acharné digne d’un détective de roman policier, avec notamment une lettre à première vue banale qui a pris tout son sens après être passée dans les mains d’experts en écritures.

Pendant l’occupation, la spoliation et le commerce d’œuvres d’art ont également pris une dimension internationale. Après l’invasion allemande, les frontières se sont changées en murs de prison pour les Juifs, mais sont restées des portes ouvertes pour les marchands d’arts, les revendeurs et les directeurs de musées allemands. Étant donné que le moteur de la persécution se trouvait à Berlin, comme l’a noté l’historien Jacques Presser, la spoliation des Juifs a connu un rythme similaire en Belgique et aux Pays-Bas, malgré quelques différences de circonstances locales. Les organisations et les personnes impliquées dans l’acquisition de biens juifs étaient généralement actives en Belgique comme à l’étranger. La Belgique avait toutefois une position atypique, car les œuvres d’art qui sortaient de notre pays n’arrivaient pas directement en Allemagne, mais transitaient d’abord par la France ou les Pays-Bas –une découverte que Geert Sels présente comme l’une des conclusions phares de son enquête.

Après l’invasion allemande, les frontières sont devenues des murs de prison pour les Juifs, mais sont restées des portes ouvertes pour les marchands d’arts

Après avoir défait le régime nazi, les Alliés ont parcouru l’Allemagne à la recherche de ces œuvres d’art volées ou volontairement cédées. Plus d’un million d’objets ont ainsi été rassemblés, enregistrés et partagés par les Alliés dans un point de collecte central établi à Munich. Les représentants de pays comme la France, la Belgique et les Pays-Bas se sont rendus sur place pour revendiquer différentes œuvres. Geert Sels signale toutefois que le rapatriement de ces ouvrages a été géré de manière bien moins énergique en Belgique qu’aux Pays-Bas et en France, deux pays qui disposaient de meilleures informations et pour lesquels retrouver ces œuvres d’art était une véritable priorité. Par conséquent, la Belgique n’a récupéré que 1 155 pièces, c’est-à-dire beaucoup moins que les Pays-Bas (6 891) et la France (plus de 30 000).

Les Alliés ont renvoyé les différentes œuvres au pays depuis lequel elles étaient arrivées en Allemagne. Après l’occupation, de nombreuses pièces provenant au départ de Belgique ont donc été expédiées aux Pays-Bas ou en France. Pour Geert Sels, le système appliqué par les Alliés était donc fondamentalement inadéquat, bien qu’il puisse également être défendu comme une tentative d’arranger un maximum de choses en un minimum de temps. Au cours de ses recherches, le journaliste a identifié des dizaines d’œuvres qui se trouvent aux Pays-Bas, en France ou en Allemagne alors qu’elles n’ont rien à y faire. Il se demande donc si ces pièces ne devraient pas être rapatriées chez nous. Mais les héritiers concernés pourraient-ils vraiment attendre de la Belgique un examen indépendant et transparent de leur demande de restitution?

Avec Le trésor de guerre des nazis, Geert Sels livre un travail solide, multidimensionnel et détaillé qui comble une lacune de longue date, et pourra servir de point de départ à de nouvelles études. Le journaliste a su arracher à l’oubli l’histoire de nombreuses personnes et œuvres d’art. Jonglant entre contexte international et récits individuels, Le trésor de guerre des nazis constitue en outre un précieux ouvrage de référence pour les amateurs et professionnels de Belgique ou d’ailleurs.

Geert Sels, Le trésor de guerre des nazis. Enquête sur le pillage d’art en Belgique, traduction française de Pierre Lambert, éditions Racine, 2023.
Floris Kunert Potretfoto 2021

Floris Kunert

chercheur au Centre d'expertise sur la restitution à l'Institut NIOD pour les études sur la guerre, l'holocauste et le génocide